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Entretien - Raphaël Lipinski, capitaine de Rodez : "Mon modèle absolu est Marcelo"

Propos recueillis et retranscrite par Yanis Mesellem

Raphaël, tu as grandi en région parisienne. De quelle manière l'endroit où tu as grandi a façonné non seulement l'homme, mais aussi le joueur que tu es devenu aujourd'hui ?

J'ai grandi en région parisienne, dans les Yvelines, plus précisément à Plaisir où j'ai passé toute mon enfance. À ce moment-là, le foot n'est qu'une passion, du temps libre passé avec les copains à s'amuser. Vers mes 14 ans, on a compris qu'il y avait peut-être une étape supérieure à franchir : trouver un club plus visible que Plaisir sur la région, jouer en championnat régional et affronter les meilleurs joueurs de ma génération. Le choix s'est porté sur l'AC Boulogne-Billancourt et ça s'est fait grâce au père d'un de mes amis, Mathis, qui entraînait là-bas. Avec Mathis et un autre ami, Melvin, nous sommes partis tous les trois de Plaisir pour rejoindre l'ACBB. Il y avait toujours cette dynamique de copains : nous étions ensemble au lycée, puis nous allions au foot dans le 92. En revanche, la compétition a commencé à entrer en jeu à cette période. Il y avait plus de concurrence, il fallait performer et être bon. Malheureusement, durant ma première année, j'ai connu beaucoup de blessures de croissance, notamment au niveau des talons, avec de nombreuses rechutes.

Qu'est-ce que ces blessures ont changé pour toi ?

J'évoluais un peu avec l'équipe réserve, pas toujours en équipe première. Jusque’à l'arrivée d'un nouvel entraîneur, Étienne Goury, lors de la deuxième année. Il a joué un rôle déterminant dans ma transition du monde amateur vers un cadre plus professionnel. C'est là que l'AJ Auxerre est venue me chercher pour un essai de trois jours. Étienne m'y a accompagné. J'y suis allé avec mes qualités et surtout l'envie de prendre du plaisir, de reproduire ce que je savais faire en club. L'essai s'est extrêmement bien passé. Ils m'ont proposé un contrat aspirant de deux ans dès le début de saison, vers septembre-octobre.

C'est là que l'on comprend que la vie change et qu'on quitte le cocon familial. Je suis quelqu'un de très attaché à ma famille et à mes amis, cela me donne énormément de force. C'était essentiel pour mon équilibre au quotidien de passer du temps avec eux pour me ressourcer. Cet environnement a forgé le jeune homme que je suis devenu : respectueux, bienveillant, à l'écoute des autres et soucieux de faire plaisir à ses proches.

"C'était le moment ou jamais"

Comment ton intégration s'est passée à Auxerre ?

Au fil des saisons, l'adaptation a demandé un peu de temps. Ma timidité et ma gentillesse prenaient parfois le dessus sur le caractère que je devais afficher sur le terrain. Mes saisons fonctionnaient un peu à deux vitesses : des débuts plus calmes, puis, quand les échéances ou les renouvellements de contrat approchaient et que je devais prouver ma valeur, je savais accélérer pour atteindre mes objectifs. À Auxerre, j'ai connu tous les statuts : aspirant, apprenti, stagiaire professionnel, puis un retour sous statut amateur. En parallèle, il fallait obtenir mon bac, être performant sur le terrain, en classe, et grandir en tant qu'homme au cours de cette construction personnelle.

Ce chemin t'a forgé ?

Ce sont des apprentissages positifs qui m'ont aidé à devenir un homme responsable et à progresser en tant que joueur. J'ai avancé pas à pas, en allant chercher chaque opportunité. Dans ma génération comme dans les catégories supérieures, je n'étais pas forcément le joueur sur lequel on misait en priorité, mais ma rigueur de travail et ma détermination m'ont permis de tirer mon épingle du jeu.

Tu quittes le club à l'été 2023. Pourquoi la collaboration s'est arrêtée là ? 

Lors de ma dernière saison là-bas, j'ai passé beaucoup de temps avec le groupe professionnel à l'entraînement, avec des convocations dans le groupe mais je n'ai pas signé pro. Avec le recul, plusieurs facteurs sont entrés en compte. Le club avait besoin de joueurs immédiatement prêts pour la Ligue 1, et de mon côté, je n'ai sans doute pas suffisamment forcé le passage pour montrer toute l'étendue de mes capacités. Cela fait partie des échecs formateurs qui construisent un joueur pour la suite.

Après ton départ d'Auxerre, tu n'as pas trouvé de club immédiatement pour rebondir ...

On commence alors à se poser des questions sur l'avenir, le monde du travail, Pôle emploi, la vie active : des réalités que l'on ne connaît pas quand on évolue dans la bulle d'un centre de formation. Durant l'été, j'ai passé deux mois sans club, en juin et juillet, à m'entraîner quotidiennement dans l'attente d'une opportunité. Puis, un jour, Rodez m'a contacté pour un essai. Je suis parti avec la détermination de jouer ma chance à fond, conscient que c'était le moment ou jamais.

Comment se passe ton arrivée à Rodez, dans un environnement très différent de la région parisienne ?

Dès la première séance, j'ai retrouvé deux ou trois joueurs avec qui j'avais évolué par le passé, comme Serge Raux Yao ou Antoine Valerio, anciens Auxerrois. Cela a facilité mon intégration. Après l'entraînement, on m'a déposé en ville près de la cathédrale pour rejoindre mon hôtel. Étant croyant, ce monument m'a particulièrement marqué dès mon arrivée ; j'y ai ressenti une véritable énergie positive. Les habitants ici sont chaleureux, respectueux et prennent le temps d'échanger. En région parisienne, on a tendance à aller d'un point A à un point B sans prêter attention à son environnement. À Rodez, le rapport humain est différent, les gens sont très accessibles et réceptifs. Sur le plan sportif, il a fallu batailler ferme durant cette semaine d'essai début août vu que tous les joueurs disputaient leur place pour le championnat. Il fallait donner le maximum. Lors d'un dernier match amical contre Grenoble, je suis entré en jeu et j'ai évolué à deux postes différents, ce qui a permis de démontrer ma polyvalence et mes qualités. Le staff et les dirigeants ont été convaincus, et j'ai pu signer mon premier contrat professionnel dans la foulée le week-end même (sourire).

"On a réalisé quelque chose de grand"

La saison dernière, vous êtes passés tout près de la montée en Ligue 1, avec des moments forts comme à Bauer et la désillusion face à Saint-Étienne en barrages. Quel sentiment domine chez toi en repensant à ce parcours ?

La fierté prédomine largement, à 70 % contre 30 % de frustration. On a réalisé quelque chose de grand. Aucune défaite en 2026 avant les barrages et une seule défaite contre les équipes du top 5. C'était une saison exceptionnelle. Avec l'un des plus petits budgets de Ligue 2, personne ne nous attendait à ce niveau. Notre réussite reposait sur la force du collectif, la solidarité et l’abnégation. Nous partagions tous la même vision et les mêmes valeurs. Tout le monde pouvait nous fixer des limites, mais nous étions déterminés à aller au-delà. Même si la fin a été belle, la saison a aussi comporté des passages plus délicats, comme l’élimination dès notre entrée en Coupe de France face à une N3 (Canet-en-Roussillon, ndlr). Ce revers a servi de déclic : on s’est remis en question collectivement pour ne pas gâcher notre potentiel. Bien sûr, la déception existe quand on revoit le match contre Saint-Étienne, la physionomie de la rencontre et les occasions manquées. Nous sommes passés tout près d'un exploit historique qui aurait marqué l'histoire du club. La frustration est légitime car nous avions les armes pour rivaliser, mais la fierté du travail accompli reste la plus forte.

Cette saison, l'équipe a traversé une période plus délicate, avec cinq défaites entre début septembre et mi-octobre. Comment analyses-tu ces difficultés ?

Dans ces moments, l'essentiel est de garder confiance en nos principes de jeu, ceux qui ont fait notre succès ces dernières saisons. Certains détails ont parfois tourné en notre défaveur, mais le contenu restait cohérent. Quand les résultats ne suivent pas, il est plus difficile de garder du recul et de valoriser le positif, alors que c’est ce qu’il faut faire pour rebondir ! Nous avons également traversé une période particulière avec l'absence temporaire de notre entraîneur (Didier Santini) pour des raisons de santé, le temps qu'il se rétablisse et revienne à 100 %. Cela a inévitablement pesé sur le groupe. Aujourd'hui, on vient d’enchaîner deux victoires d'affilée sans bouleverser nos fondamentaux.

En tant que capitaine, comment mobilises-tu tes partenaires pour sortir de cette spirale négative ?

Mon rôle de capitaine consiste à fédérer tout le monde autour de notre projet, à capitaliser sur nos forces sans céder au doute ou aux critiques extérieures, afin que l'ensemble de l'équipe tire dans la même direction.

Marcelo, Ben Yedder et la Ligue des champions

Tu es défenseur. Il y a-t-il des joueurs qui t'ont inspiré dans ta jeunesse ou encore aujourd'hui, et dont tu essaies de t'inspirer sur le terrain ?

À l'origine, j'ai été formé comme latéral gauche. J'ai disputé mes premiers matches professionnels et ma première saison pleine en tant que piston. À la suite d'une blessure aux ligaments croisés, j'ai évolué un peu plus comme défenseur central dans une défense à trois. Cependant, la position où je me suis identifié à d’autres joueurs c’est sur le côté. Mon modèle absolu à ce poste est Marcelo (bien connu pour ses performances avec le Real Madrid, ndlr), c’est le joueur dont je me suis le plus inspiré, tant pour sa qualité technique et son agressivité que pour sa répétition des efforts et son mental de compétiteur. C'est un champion qui dégageait une immense élégance et qui jouait constamment pour l’équipe.

Parmi les attaquants que tu as affrontés, que ce soit en Ligue 2 ou en Coupe de France, il y a-t-il un joueur en particulier qui t'a posé d'importantes difficultés ?

En Coupe de France, lors de notre match contre l'AS Monaco, j'ai affronté Wissam Ben Yedder. C'était extrêmement solide ; pour lui prendre le ballon, il fallait anticiper très tôt. Avec son centre de gravité bas, il est très difficile à manœuvrer. Durant ce même match, l'entrée en jeu de Maghnes Akliouche nous avait également posé d'énormes problèmes, il était vraiment au-dessus. En Ligue 2, je retiens Giovanni Versini qui avait réalisé une excellente saison l'an dernier. C'est un profil vif, petit et gaucher, particulièrement difficile à cadrer.

Tu es capitaine de Rodez à 24 ans et tu réalises un parcours remarquable. Quel est ton plus grand rêve de footballeur aujourd'hui ?

Aujourd'hui, mon rêve serait de remporter un trophée majeur : la Ligue des Champions ou la Coupe du Monde. Ce sont ces titres qui vous font entrer dans une dimension à part et procurent des émotions incomparables.

Pour terminer, vous affrontez Versailles en Coupe de France dans quelques jours, où évolue ton petit frère Éthane (18 ans). Comment abordes-tu cette rencontre sur le plan familial ?

Ce sera forcément un match particulier, surtout pour notre entourage : nos parents, nos amis et notre sœur. Pour eux, voir deux frères s'affronter depuis les tribunes sera un moment fort. Sur le terrain, nous sommes avant tout des compétiteurs : une fois le coup d'envoi donné, nous ferons la part des choses pour nous concentrer sur le jeu. Mais c'est une opportunité magnifique pour deux frères de vivre une telle affiche, en espérant qu'il y en aura d'autres à un niveau encore supérieur. J'attendais ce match avec impatience et je suis ravi que cela se concrétise.

Sur un duel de la tête entre vous deux, qui s'impose ?

C'est moi, sans hésiter (rires).

Pour résumer

Capitaine d'une équipe de Rodez qui a raté de peu la montée en Ligue 1 la saison passée, Raphaël Lipinski affiche une maturité impressionnante à son jeune âge. Le natif de Poissy (Yvelines) a connu un parcours semé d'embûches pour arriver au monde professionnel. Le joueur de 24 ans s'est confié à la rédaction de Foot National à quelques heures du match qui verra son club affronter Clermont dans le cadre de la douzième journée de Ligue 2. Entre humilité et résilience, voici les secrets de la réussite d'un des défenseurs les plus réguliers de deuxième division. Entretien.

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