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« Il faut avoir conscience que tu vas te faire arracher la tête » : pourquoi la première nuit de la Route du Rhum est redoutable

Après une lente attente au port de Saint-Malo, le départ de la Route du Rhum sonne un enchaînement rapide de difficultés, notamment dans la première nuit semée de périls et de choix stratégiques. Trois skippers racontent

La première nuit de la Route du Rhum, au départ de Saint-Malo, ce 1er novembre, se préparera comme toutes les autres depuis 1978, tous les quatre ans.Une...

La première nuit de la Route du Rhum, au départ de Saint-Malo, ce 1er novembre, se préparera comme toutes les autres depuis 1978, tous les quatre ans. Une épreuve, plus dure que le démanchage de la Transat qui part du Havre et se court en double, c’est plus simple, plus que les sorties dégagées des ports de l’Océan Atlantique, comme lors du Vendée Globe.

Arnaud Boissières, à la sortie des écluses lors de la Route du Rhum 20218. Il pensait déjà à la nuit suivante.
Arnaud Boissières, à la sortie des écluses lors de la Route du Rhum 20218. Il pensait déjà à la nuit suivante.

« Une claque, d’entrée de jeu »

« La nuit est longue, clame Jérémie Beyou (Charal), qui va courir son cinquième Rhum. « Elle tombe tôt, à 19 heures, et tout s’enchaîne vite. En une heure, tu es au cap Fréhel. Une heure après vient Bréhat, puis les Sept îles… Elle est longue et en même temps elle passe vite, parce que tu as beaucoup de choses à faire, entre les manœuvres et les décisions à prendre. Elles ne vont pas te faire gagner mais peuvent te faire perdre si tu fais une bêtise. La première nuit te met une claque, vraiment, d’entrée de jeu. »

Le sommeil est un dossier à lui seul. En monocoque Imoca, Boissières ne dort pas, Beyou essaie de grappiller dix minutes par-ci par-là. Erwan Le Roux, en multicoque de 50 pieds, tient à prendre ses six fois dix minutes. « La charge mentale est différente en multi, pour tenir les vitesses, le risque de chavirage est plus élevé. »

Erwan Le Roux, double vainqueur du Rhum (2014, 2022) a toujours préparé avec soin ses premières nuits.
Erwan Le Roux, double vainqueur du Rhum (2014, 2022) a toujours préparé avec soin ses premières nuits.
« Tout s’enchaîne très vite », et puis « il n’y a pas 36 000 endroits où tu peux dormir. »

Dormir cette heure est un enjeu de sécurité à J + 2, J+ 3, elle te permet de garder la lucidité pour prendre à Ouessant et au-delà les bonnes décisions qui, là, peuvent te faire perdre ou gagner le Rhum », dit le skipper de Plastic Odyssey, vainqueur en 2014 et 2022. « Là, au petit matin, il faut être bien réveillé ! » complète Beyou, pour le choix entre les routes dites Nord ou Sud, pour filer vers les Antilles.

Le hic, c’est qu’« il n’y a pas 36 000 endroits où tu peux dormir. Tu peux entre le phare des Héaux de Brehat et les roches de Portsall, au-delà des 7 Îles si tu es un peu au large. Si tu passes à l’intérieur, c’est mort, il faut attendre Roscoff et l’île de Batz, il y a plus d’eau et moins de cailloux », détaille Le Roux.

Ce que redoute le plus Jérémie Beyou est « d’être un ton en dessous. Les 15 jours précédents, tout est lent : le bateau ne sort pas des bassins, tu fais autre chose que ton métier premier. La veille du départ, il y a la sortie des écluses, le lendemain tu rejoins ton bateau au large, tout est long. Et là, bim ! Tout va très vite. Il faut vraiment avoir conscience que tu vas te faire arracher la tête les premières 24 heures. »

Jérémie Beyou (Charal).
Jérémie Beyou (Charal).

« Tu n’as pas le droit de te faire surprendre, d’être timoré. Il faut y aller pied au plancher. Être concentré sur la performance, c’est le meilleur moyen d’être aux aguets face aux cailloux, cargos et autres embûches. »

« A cause de la sortie des écluses, tu ne peux pas voir ton bateau le soir précédant le départ, ce que tous les skippers aiment faire, car ça rassure », explique Arnaud Boissières. « Une année, j’avais choisi de dormir à bord... je ne le referais pas. J’avais peu fermé l’œil, alors qu’il vaut mieux prendre des forces. »

« Cela te marque à vie »

Quand ça se passe mal, c’est terrible. « Le traumatisme le plus important que j’ai vécu, raconte Erwan Le Roux, c’est 2002, l’année de tous les chavirages, une nuit de tempête (1). J’étais dans l’équipe à terre de Marc Guillemot, quand tu suis ton skipper, c’est vraiment chaud, angoissant, ça te marque à vie. »

Cette année-là, rappelle Arnaud Boissières, Franck Cammas (Groupama) s’était retourné en face de Morlaix vers 20h30, il faisait déjà nuit noire. Jean Le Cam (Bonduelle) l’a percuté, on a frôlé le drame. »

Erwan le Roux a chaviré la première nuit de la dernière Transat Café L’Or, et il a choisi de faire une prépa mentale soignée pour reprendre une confiance totale. Il a un autre souvenir bouillant en mer, « au départ du Rhum en 2014. Un passage de front à Ouessant : 30 nœuds de vent, avec de fortes rotations, de 240 degrés, sud ouest, à nord, avec des grains. Tu dois faire des choix au bord de la zone interdite, contraint par un espace restreint. C’est comme être au milieu des cailloux, tu te retrouves à devoir faire des angles à la con. »

On peut rater (un peu) sa première nuit et faire une belle course, comme « ma septième place en 2010, alors que j’avais été obligé de faire marche arrière pour dégager un casier de pêche pris dans ma quille », raconte Boissières. On peut perdre aussi sur la dernière nuit, comme Alex Thomson (Hugo Boss) en 2018, endormi au volant et percutant les rochers de l’arrivée guadeloupéenne. Mais la première, il vaut mieux ne pas la rater…

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