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Exclu/Voile – Pierre-Louis Attwell : « La maladie m’a donné l’audace de vivre mon rêve »

A 30 ans, le skipper normand Pierre-Louis Attwell prendra le départ dimanche de la Route du Rhum sur son Imoca RESILIENT. Un sacré défi pour celui qui a été diagnostiqué de la maladie de Crohn à l’adolescence.

Pierre-Louis Attwell, quel est votre premier souvenir de course au large, celui qui vous a donné envie de faire ce métier ?
Mon premier souvenir, je pense que c’était le village de la Transat Jacques Vabre. J’ai grandi dans le nord de la Normandie. La Transat Jacques Vabre, c’est une transatlantique qui part tous les deux ans, et on allait faire le tour du bassin avec mon petit frère, faire la chasse aux autographes des marins. Aujourd’hui, c’est moi qui ai changé de côté de la barrière et qui signe des autographes aux jeunes qui viennent nous voir.

Comment êtes-vous passé de ce rêve de petit garçon à votre propre projet de course au large ?
J’ai été éducateur sportif pendant des années, je m’occupais d’une école de voile à Honfleur, dans le Calvados. Puis, à un moment, j’ai croisé le chemin de la navigatrice Claire Pruvot, à l’époque soutenue par le département du Calvados. Elle m’a embarqué, j’ai aidé, j’ai découvert cet environnement de la course au large, et ça m’a donné envie de me lancer dans mon propre projet. Finalement, j’ai compris que la course au large serait plus qu’une passion quelques années après mon diagnostic. C’est la maladie qui, à un moment, m’a donné l’audace de me dire : « Moi aussi, j’ai envie de vivre mon rêve, de vivre ma vie, de me lancer à la poursuite de mon rêve de petit garçon. » Et puis de transformer cette passion en métier. (ndlr : La maladie de Crohn est une maladie inflammatoire chronique de l’intestin (MICI), qui peut toucher différentes parties du tube digestif. Elle évolue par poussées, alternant avec des périodes de rémission, et peut notamment entraîner des douleurs abdominales, des diarrhées et une fatigue importante. Source : Inserm.)

Vous vivez avec la maladie de Crohn depuis l’adolescence. En quoi a-t-elle changé votre manière de préparer les courses et d’aborder l’imprévu ?
Je vis avec la maladie de Crohn depuis l’âge de 15 ans, j’en ai 30 aujourd’hui. Ça a transformé ma façon de préparer mes courses. J’ai une maladie qui s’exprime sous forme de crises, donc l’imprévisible fait partie du quotidien. Et quand on est navigateur, on vit avec cette imprévisibilité. Je pense que ça me donne plein de ressources, une façon différente de voir la vie, de toujours se préparer en amont, mais en vivant les choses avec plus de légèreté. Sans subir cette imprévisibilité, mais plutôt en l’embrassant et en essayant d’anticiper les choses et de trouver des solutions.

Attwell : "Pour les gens qui sont atteints d’un handicap invisible, il faut des objectifs de vie"

Qu’est-ce que le nom RESILIENT représente pour vous, et quel message voulez-vous transmettre à travers ce projet ?
Pour les gens qui sont atteints d’un handicap invisible, il faut toujours regarder devant. Dans mon parcours de patient, souvent, on m’a défini par l’interdit : « Tu ne pourras pas faire ci, tu ne pourras pas faire ça, il faut faire attention. » Moi, je suis convaincu que, pour les gens qui sont atteints d’un handicap invisible, il faut toujours regarder devant, s’impliquer dans le temps dans son parcours de soins. Il faut avoir des objectifs de vie, des objectifs qu’on amène en consultation et qui doivent finalement être au cœur de la prise en charge médicale. Ils doivent être un moteur tous les jours, y compris dans les moments les plus difficiles. Notre projet s’adresse au public, et évidemment aussi à tous ces gens qui vivent avec un handicap invisible, avec la maladie de Crohn. L’idée, ce n’est surtout pas de leur dire : « Vous devez aller faire un tour du monde ». C’est plutôt de leur dire : « Vous, c’est quoi votre rêve ? Qu’est-ce qui vous pousse ? » Je pense que l’objectif, c’est aussi de dire qu’on n’a pas besoin de faire un marathon, on n’a pas besoin de traverser l’Atlantique. De petits efforts au quotidien, ça vaut toujours mieux que pas d’effort.

Qu’est-ce que le passage du Class40 à l’IMOCA a changé, sur le bateau comme dans l’organisation de votre équipe ?
Passer du Class40 à l’IMOCA, c’est une grande transformation. Déjà, le bateau est plus grand : le Class40 fait 12 mètres, l’IMOCA 18 mètres. C’est un bateau plus technique aussi, avec une quille pendulaire, un mât qui tourne, des systèmes plus complexes. Et puis, c’est aussi et surtout une équipe et une logistique plus importantes. Il faut structurer une équipe. Avant, on était deux en Class40 ; on est sept maintenant en IMOCA. Ce sont donc aussi d’autres manières de travailler et de préparer ces grandes échéances.

Est-ce que vous vous faites davantage peur sur un bateau plus exigeant ?
C’est vrai qu’il y a de petites subtilités. Notamment, il ne faut jamais se laisser dépasser par la machine. Les efforts sont très importants, on parle de plusieurs tonnes d’efforts. Les surfaces de voile sont très importantes et, d’autant plus qu’on est en solitaire, il faut toujours être dans cette anticipation. Quand on est patient, on est évidemment des champions de l’anticipation.

Quel objectif sportif vous êtes-vous fixé sur cette Route du Rhum ?
J’ai un bateau de 2018, alors ça va être compliqué de gagner ou de faire un podium. En revanche, parmi les bateaux à dérives, qui sont les bateaux sans foils, on est huit marins à se disputer cette catégorie. Moi, j’aimerais bien, pourquoi pas, faire un podium ou gagner parmi les bateaux à dérives.

Qu'avez-vous fait évoluer sur ce bateau, et qu'avez-vous encore besoin de valider en vue du prochain Vendée Globe ?
Sur ce bateau qu’on a découvert cette année, on a fait évoluer surtout l’ergonomie. C’est un bateau qui avait été très bien développé par Damien Seguin, puis par Tanguy Le Turquais. C’est donc un bateau plutôt abouti. En revanche, on pense qu’il y a encore des aspects sur lesquels on peut pousser, notamment les choix de voiles. C’est un élément sur lequel on peut agir assez facilement, puisque les voiles font partie des consommables. Ce sont des choses assez faciles à faire évoluer. En vue du prochain Vendée Globe, on se pose déjà pas mal de questions, au-delà de l’ergonomie, sur les voiles à embarquer.

Attwell : "Je vais me faire moi-même une échographie, transmise en direct au CHU de Nantes"

Quelle incidence votre maladie chronique a-t-elle sur la préparation d’une traversée comme celle-ci ?
Au même titre qu’on a une préparation technique, physique et mentale, moi, j’ai aussi une préparation médicale. C’est un travail avec l’équipe de soins tout au long de l’année. On va essayer de travailler à avoir une maladie bien stabilisée, avec des examens réguliers. Et puis, pour la première fois sur cette Route du Rhum, je vais embarquer des outils de diagnostic à distance, avec de l’échographie portable. Je vais me faire moi-même une échographie, transmise en direct au CHU de Nantes, où je suis suivi. Je vais aussi utiliser une technologie de vidéocapsule. C’est une petite caméra comprise dans une capsule qui fait la taille d’un grand comprimé, que je vais avaler. Ça va faire des images endoscopiques de mon tube digestif. Ces images, je les récupère et je les envoie aussi au médecin, pour être sûr que ma maladie n’évolue pas pendant que je suis en mer.

Que redoutez-vous le plus de devoir gérer seul en mer ?
Ce qui est difficile à gérer seul en mer sur un bateau comme celui-là, c’est la grosse avarie, parce que le bateau est gros, est difficile à manœuvrer. Par exemple, une panne d’énergie à bord de nos bateaux, ça veut dire plus de pilote automatique. Ce serait assez compliqué à gérer. C’est pour ça qu’on redouble de vigilance et qu’on profite aussi des moments à Saint-Malo, pendant ce village, pour faire d’ultimes vérifications.

Quelle erreur de vos premières courses ne voulez-vous surtout pas reproduire ?
Pendant mes premières courses, je pense que j’avais tendance à ne pas dormir assez. Au début, on se dit : « Il ne faut pas dormir, il ne faut pas dormir. » Et puis, à un moment, on tombe de fatigue, on n’est plus lucide, on fait des erreurs. Plus les années passent, plus j’essaie de soigner cet aspect-là : partir bien reposé, puisque ce sont aussi des moments énergivores, ces villages de course. Et puis savoir se reposer suffisamment tôt et de manière suffisante pour rester lucide, donc rester en sécurité tout en étant performant.

Combien de temps la traversée devrait-elle durer, et comment allez-vous organiser votre sommeil ?
En IMOCA, on va mettre entre 12 et 14, 15 jours maximum. C’est un sprint. La première phase de course est très importante, parce que c’est ce qui va déterminer l’ordre des bateaux qui vont toucher les vents portants, ces fameux alizés. Une fois qu’on est dans les alizés, c’est beaucoup plus difficile de gagner des places. Pendant la première semaine, on va vraiment essayer d’être à fond sur l’accélérateur. Ça veut dire aussi qu’on ne va pas dormir beaucoup. Il faut imaginer que, sur une Route du Rhum, on est 120 bateaux à prendre le départ au même endroit, au même moment. Il faut faire attention à ne pas avoir de collision avec d’autres concurrents. Très concrètement, pendant les premières 24, 30, 36 heures, il ne faut pas imaginer dormir beaucoup. Une fois qu’on sera dans l’océan Atlantique, on va pouvoir faire des siestes de 20, 30, 40 minutes, peut-être parfois une heure maximum quand le vent est vraiment stable. On fait de petites siestes qu’on peut parfois enchaîner. Sur 24 heures, on va dormir entre cinq et sept heures en fonction des conditions météo.

Attwell : "Ma cuillère, mon petit porte-bonheur"

Quel bruit de votre bateau vous rassure, et lequel vous inquiète ?
À bord de mon bateau, le bruit qui me rassure, c’est d’entendre le vérin du pilote automatique. Quand on entend le vérin, c’est que tout va bien. Le bruit qui m’inquiète, c’est celui que je ne connais pas. Le bateau fait une musique. Même quand je suis allongé à l’intérieur, je suis habitué à entendre ces bruits. Les bruits normaux, évidemment, me rassurent. Dès qu’il y a un bruit que je ne connais pas, c’est qu’il y a potentiellement un problème.

Emportez-vous un objet personnel, un petit porte-bonheur ?
Je n’ai pas de grigri. En tout cas, j’ai ma cuillère pour les repas lyophilisés, qui est mon petit porte-bonheur. J’ai fait absolument toutes mes courses avec cette cuillère. C’est mon papa qui me l’avait offerte il y a quelques années, quand j’ai commencé. C’est ma cuillère que j’emmène, elle me sert à manger les repas lyophilisés. On va dire que c’est mon petit porte-bonheur sur chacune de mes courses.

Avant de partir, quelle est la chose que vous allez vérifier cinq, dix ou vingt fois ?
Avant de partir, je vais surtout vérifier que ma playlist est à jour ! Parce qu’une bonne traversée de l’Atlantique en solitaire, c’est surtout avec des musiques différentes en fonction des situations : parfois pour se motiver, pour rester éveillé, pour se calmer aussi, réussir à s’endormir.

Qu'aimeriez-vous que les gens retiennent de votre projet, au-delà de l’aspect sportif ?
C’est vraiment le message qu’on porte : oser. Oser parler de sa maladie, parler de son handicap, parler de ses contraintes. À un moment, je pense que la résilience, c’est aussi accepter et embrasser sa vulnérabilité. Globalement, les gens sont bienveillants. Parler de ses contraintes, je pense que c’est s’aider soi-même. C’est accepter ses contraintes, mais regarder vers l’avenir.

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